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Singularité humaine : la clé de voûte de toute « société » selon Alexandre Pachulski

Paroles d'Experts

21 mars 2019

Dans l’écosystème RH, qui ne connaît pas Alexandre Pachulski ? Le cofondateur de Talentsoft semble occuper toutes les scènes – technologique, éditoriale, audiovisuelle [1]. Avec son 3e ouvrage, Unique(s), il signe un plaidoyer en faveur de la singularité humaine et de ses apports au niveau professionnel et personnel. Il lance une double invitation : apprendre à se connaître soi-même et interroger le sens du travail, de l’entreprise, de la technologie au sein des organisations. Objectif : redéfinir un projet collectif éminemment humain.

 

Après avoir consacré deux ouvrages aux enjeux RH [2], Unique(s) s’adresse aux individus et citoyens que nous sommes. Pourquoi ce choix pour évoquer la singularité humaine ?

Unique(s) est né de trois frustrations : le constat d’un marché du travail toujours « cassé », dans le sens où le travail reste perçu comme un poids, une épreuve ; le regret que le mode d’éducation des enfants n’évolue pas ou peu, risquant de faire perdurer la manière négative dont on envisage le travail [3] ; l’omniprésence de l’intelligence artificielle (IA) dans les médias en tant qu’objet de clivage – « atout pour l’être humain ou péril grave », « risque de remplacement », etc. Les yeux rivés sur la technologie, à aucun moment nous ne nous posons les questions fondamentales : qu’avons-nous envie de faire ensemble ? Comment souhaitons-nous travailler en entreprise ? À quoi correspond un « profil talentueux » ?

Dans cette optique, j’ai souhaité m’adresser aux citoyens pour les inviter à apposer leur patte –  d’après le titre d’un chapitre du livre. Les inciter à faire un premier pas, d’abord vers eux-mêmes en découvrant leur singularité, avant de se tourner vers les autres. Dans l’entreprise, à l’étape du recrutement par exemple, pourquoi est-il si difficile d’établir des relations entre recruteurs et candidats allant au-delà du passage au crible des compétences ? Pourquoi  ne pas développer des relations humaines guidées par l’envie commune de faire quelque chose ?

Plus largement, nos différences, notre singularité, montrent que nous ne sommes pas là pour alimenter les entreprises et la société de manière identique. Porter cette idée dans les organisations ne suffit pas ; il est devenu indispensable de redéfinir, ensemble, un projet de société.

 

La notion de singularité renvoie à celle de norme. Si la société civile encourage de plus en plus à s’en libérer, ce n’est pas le cas des entreprises. Comment expliquer ce décalage ?

La société civile porte en effet de multiples initiatives, même si l’absence de coordination aboutit à une regrettable dilution des énergies.

Prenons l’exemple d’un programme TV comme The Voice : certains participants chantent formidablement bien mais ce n’est pas suffisant ; leur voix, leur expression, leur présence, doivent se distinguer de celles des autres. Alors tout le monde s’enthousiasme : « Il a quelque chose » – sous-entendu, « que les autres n’ont pas ».

Ce mouvement s’arrête à la porte de l’entreprise. Pourquoi ? Les managers ne sont formés ni de près ni de loin à embrasser la différence, à encourager la singularité. Très souvent, un collaborateur est récompensé pour la qualité de son travail en accédant à la fonction managériale. Mais il n’est pas « armé » pour manager ! Qui lui a fait découvrir les notions d’empathie, d’écoute active, d’adaptation ? Dès lors, comment pourrait-il les mettre en œuvre ?

Les managers font donc ce qu’ils croient devoir faire dans le cadre de leur fonction managériale et chacun doit s’y adapter ; il n’y a aucune prise en compte de la singularité. Pourtant, le management constitue un levier de transformation ! Les grandes écoles réalisent progressivement qu’elles doivent former leurs étudiants à l’intelligence émotionnelle notamment mais on n’en est qu’aux prémisses.

 

Pour découvrir sa singularité, il faut se muer en explorateur de soi-même. Quels sont les éléments essentiels de la « méthodologie » que vous proposez ?

J’essaie de proposer des pistes. Comment accepter que notre génération [Alexandre Pachulski va avoir 45 ans, ndlr] soit sacrifiée ?

Apprendre à se connaître soi-même ne coule pas de source : c’est une activité, un effort ; très peu de gens se connaissent véritablement. Cela passe tout d’abord par la curiosité, de soi. Or l’école ne nous a pas conduits sur ce chemin… J’invite donc chacun à identifier des clés de lecture de sa propre situation, dans son environnement – grâce notamment à des exemples « d’écoles » issus de la pop culture (Billy Elliot, Yoda, X-Men), qui permettent d’évoluer de la norme à la découverte de la singularité.

On se situe clairement dans le champ des soft skills. Alors que la créativité, l’esprit critique et la capacité à collaborer figurent souvent dans le trio de tête des compétences indispensables pour évoluer dans le monde de demain, je place la confiance en soi sur la première marche du podium. En se découvrant [4], en apprenant à s’accepter, en comprenant comment l’on fonctionne, on prend peu à peu confiance en soi ; on est alors en mesure d’accorder sa confiance à autrui. À partir de ce moment-là seulement, il devient possible d’exercer pleinement sa créativité, de coopérer, de faire preuve de sens critique.

Selon moi, les soft skills permettent avant tout de « designer » les relations humaines. Et que reste-t-il du travail quand la technologie automatise un grand nombre de tâches ? Les relations. L’être humain étant avant tout « un animal social » (Platon), il dispose d’un potentiel inégalable pour construire et entretenir les relations. Dans l’entreprise, la DRH devrait d’ailleurs s’appeler Direction des Relations Humaines.

 

Vous posez la question dans Unique(s) : la singularité correspond-elle à ce que nous sommes ou à ce que nous voulons devenir ? Votre réponse ?

En psychologie, cela correspond à la problématique de l’inné et de l’acquis. Pour moi, la singularité est effectivement ce avec quoi nous naissons mais c’est aussi tout ce que nous développons au cours de notre vie. Ce qui est formidable avec la singularité, c’est que l’on peut véritablement devenir celle ou celui que l’on souhaite devenir ! Moyennant le fait de répondre à des questions fondamentales que l’on nous pose rarement – et que nous ne nous posons pas nous-mêmes – alors qu’elles conditionnent toute notre existence… L’une des deux cofondatrices de l’organisme de reconversion professionnelle Switch Collective, Béatrice Moulin, le résume ainsi : « On nous apprend à viser le meilleur en soi mais pas le meilleur pour soi ».

 

On peut définir l’entreprise comme « un collectif d’individus qui se rassemble pour soutenir une cause commune [5] ». Dans l’entreprise précisément, la performance n’est-elle devenue pas l’unique « projet » et la technologie, un projet en soi ?

Exactement !

Pourquoi la technologie et l’intelligence artificielle plus précisément font débat aujourd’hui ? Parce que les GAFA sont les seuls à y travailler et qu’ils sont mus par des enjeux économiques. Avec une IA entre les mains d’acteurs de ce type, on comprend qu’elle va servir leurs seuls intérêts. La technologie a-t-elle du sens si elle n’est pas mise au service d’un projet collectif « humain » et largement partagé ?

Idem avec la notion de performance. Qu’est-ce que le succès ? Être heureux ? Devenir riche ? La réponse de notre ère matérialiste a jusqu’à présent été claire : le volume de notre compte en banque. Avec une planète fragilisée susceptible d’aller encore plus mal, la question est reposée ; et la réponse va davantage vers l’expérience de vie. Pour l’entreprise, le principal succès tient peut-être dans le fait de créer une atmosphère de travail stimulante et de permettre à ses collaborateurs de s’accomplir.

Je rappelle néanmoins que les « comptes » attendus par la Bourse ne portent pas sur la QVT ! De la même façon, un collaborateur ne risque pas d’être licencié parce qu’il n’est pas heureux ; ne pas avoir « fait ses chiffres » constitue un motif plus courant.

Dans cette optique, prendre les choses isolément ne sert à rien – l’école, le travail, l’entreprise, la technologie. Il s’agit désormais de redéfinir collectivement le projet de l’entreprise et celui de la société tout entière.

 

[1] Alexandre Pachulski est Directeur Général Produits de Talentsoft. Il anime le blog Les talents d’Alex et la chaîne Youtube Talents of Tomorrow.
[2] Les nouveaux horizons RH (2012). La gestion des talents dans l’entreprise (2010).
[3] Le système éducatif actuel favorise l’esprit de compétition selon Alexandre Pachulski.
[4] Alexandre Pachulski s’est associé au fondateur de L’Autre École, Lionel Sayag. Cette école alternative ambitionne d’aider les enfants à identifier leur singularité et à la développer. Des activités variées leur sont proposées pour voir ce qui va « résonner » en eux. Chaque enfant est ensuite encouragé à suivre ses aspirations, avec des méthodes pédagogies puisant dans la pédagogie par projet) et l’approche Montessori.
[5] Définition d’Alexandre Pachulski.
A propos d'Alexandre Pachulski

Author: A propos d’Alexandre Pachulski

Directeur Général Produits de Talentsoft, Alexandre Pachulski a cofondé la scale-up en 2007. Avec 600 collaborateurs permanents et 2 000 entreprises utilisatrices dans 130 pays, Talentsoft propose une plateforme de gestion des talents et de formation qui met le collaborateur au centre des processus.
Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur les problématiques RH, Alexandre Pachulski anime le blog « Les talents d’Alex » et la chaîne Youtube « Talents of Tomorrow ». Son dernier ouvrage, Unique(s), est paru le 3 octobre 2018.
Titulaire d’un doctorat en Intelligence artificielle, disposant d’une double expertise en informatique et RH, il a dirigé un cabinet de conseil en management durant huit ans.

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