Pensée critique et acte de penser : naviguons en chemins d’humanité

Nous sommes régulièrement invités à exercer nos capacités intellectuelles pour critiquer, dans le sens constructif du terme, ce qui se présente à nous. De quoi parle-t-on précisément en convoquant la pensée critique ? Philosophe, magicien, cycliste, coordinateur pédagogique à l’ESSEC d’un programme qui vise à la mobiliser, Yann Kerninon nous invite à la réflexion – et à faire acte de pensée.

 

Selon la 2e édition de l’étude Future of Jobs du WEF, la pensée critique sera l’une des 5 compétences clés à détenir à l’horizon 2022. Comment « définir » cette notion et/ou compétence ?

Je ne suis pas un spécialiste de la « pensée critique », encore moins de ce que le Forum Economique Mondial entend par là. Mais étymologiquement la critique est « l’art de juger », c’est-à-dire la capacité, notamment, pour le dire avec Descartes, d’avoir des « idées claires et distinctes ». Autrement dit, la capacité d’éviter les idées confuses ou d’éviter de se fourvoyer dans des biais cognitifs : amalgame, fausses corrélations, etc.  En ce sens la pensée critique s’inscrit dans la tradition des Lumières qui entendaient conjurer l’obscurantisme. La pensée critique suppose donc de démasquer le charlatanisme au sens large du terme : charlatanisme ésotérique ou religieux, mais aussi pseudo sciences, démagogie politique… ou théories managériales fumeuses !

 

Explorons cette dimension de pensée. Vous la différenciez nettement de l’opinion dans l’une de vos vidéos ludico-philosophiques (série La philosophie ça sert à rien, #12). Pourquoi est-ce important ?

Il me semble en effet utile de distinguer opinion, réflexion (petit ajout) et pensée. L’opinion consiste à « opiner » à une idée déjà préexistante. Il s’agit donc à mon sens de la forme la plus superficielle de la pensée. Comme le disait Cioran : « N’a d’opinion que celui qui n’a rien approfondi ». La « réflexion », a priori rigoureuse, correspond au registre de la pensée critique dont il est ici question. Il s’agit d’apprendre à penser de façon logique et rationnelle afin d’arriver à des connaissances et des décisions pertinentes et efficaces. Il est normal que le monde contemporain, totalement dominé par des préoccupations économico-scientifiques s’intéresse à cette forme de pensée rentable, rationnelle et utilitaire.  Toutefois, la pensée, au sens philosophique, me semble avoir une dimension supplémentaire. Comme l’écrivait Heidegger dans Qu’appelle-t-on penser ?, « ce qui donne le plus à penser dans une époque qui donne à penser, c’est que nous ne pensons pas encore ». Pour le dire rapidement, la pensée véritable est ce qui se met en œuvre lorsque nous commençons à penser à notre propre mort : là surgissent les questions sans réponses, là s’ouvre un « chemin de pensée » qui nous réclame de nous « mettre en chemin » mais qui ne garantit pas de résultat au sens scientifique ou économique. La véritable pensée n’est pas uniquement rationnelle et logique, elle suppose aussi une dimension poétique, « méditante », voire mystique qui fait le fond même de notre humanité.

 

La pensée critique semble devenir une compétence absolument cruciale pour l’avenir. Est-ce lié à l’environnement VICA dans lequel nous évoluons ? À l’infobésité ?

Oui, un monde VICA (Volatile, Incertain, Complexe et Ambigu) suppose d’essayer de garder les idées claires et la tête froide. Mais ce n’est pas du tout évident. La pensée critique peut bien sûr nous aider à ne pas « perdre les pédales ». Face au déluge permanent de « nouvelles » – qu’on peine à appeler information – qui inclue un grand nombre de bavardages, voire de fake news volontaires ou involontaires, il faut garder son « sens critique » afin de ne pas être emporté d’une émotion à l’autre. Toutefois, pour revenir à ce que je disais plus haut, la seule « pensée critique » me semble insuffisante. On parle beaucoup aujourd’hui de « l’agilité » qui suppose elle aussi de savoir décider en fonction du réel, avec lucidité. Mais à quoi bon être agile si l’on ne sait pas au service de quoi on met son agilité ? A quoi bon être un bon navigateur dans la tempête de la complexité du monde si l’on n’a de toute façon aucun cap, aucune destination ? L’agilité de la pensée critique peut nous éviter des erreurs graves et des catastrophes. Mais elle ne suffira pas, il me semble, à fonder nos convictions, c’est-à-dire le sens que nous trouvons à nos actions.

 

Selon vous, la pensée critique s’inscrit-elle dans le champ des soft skills ? Interagit-elle avec d’autres compétences de ce type ?

Je comprends la distinction entre « hard » et « soft », mais la philosophie, par exemple, est supposée être une « science molle ». Elle implique pourtant une rigueur logique fondamentale, y compris quand elle parle de poésie ou de choses insaisissables et très fines ! Au même titre que les sciences « dures » sont toujours traversées par des phénomènes très flous et irrationnels. Il suffit de voir le caractère délirant de certains ultra-rationnalistes de l’économie ou de la finance – farcis de certitudes et imperméables à toute contradiction – pour s’en convaincre.

J’ajouterais que la philosophie – en tant qu’elle s’intéresse avant tout à la vie, la mort, l’amour, le tragique – est pour le moins « dans le dur ». Alors que les petits calculs, les grandes théories financières ou les certitudes scientifiques ont finalement quelque chose de très rassurant et confortable. Il suffit de voir la tendance actuelle qui consiste à réduire l’humain à un simple cerveau saisissable dans sa totalité par les neurosciences pour comprendre à quel point la véritable pensée complexe nous effraye.

Donc oui, il y a une autre « soft skill » complémentaire à la pensée critique : la capacité à faire face à sa propre humanité et le courage de poser et d’habiter des questions sans réponse, c’est-à-dire des questions vraiment « dures » et angoissantes…

 

Dans le cadre de la formation initiale, favorise-t-on le développement de la pensée critique ?

Si l’on considère que notre système éducatif est toujours globalement issu de l’esprit des Lumières, oui, il développe la pensée critique. On apprend dans les écoles à lire, écrire, calculer, réfléchir, analyser, etc. Les attaques viennent plutôt de l’extérieur, du monde dans lequel nous vivons et qui correspond de moins en moins à celui de l’école. La complexité grandissante du monde actuel est un phénomène qui nous effraye tous. En ce sens nous sommes un peu perdus, sans repère fixe, voire profondément terrorisés par un monde qui semble partir dans tous les sens. Dans ce contexte, les marchands de certitudes font recette, quel que soit leur registre : gourous du management, démagogues politiques adeptes du « y a qu’à – faut qu’on », théoriciens complotistes, marchands d’ésotérisme et d’énergie cosmique universelle, scientifiques fous, etc.

Dans mon dernier livre, Sauver le monde (Ed. Buchet Chastel), j’ai développé l’idée d’un « obscurantisme éclairé » qui correspond hélas à une tendance de notre époque. Nous sommes attachés à l’esprit des Lumières et personne ne revendique a priori son propre obscurantisme. Nous voulons donc tous être rationnels et exercer notre sens critique… Mais en vérité, de façon concrète et réelle, cela suppose un effort quasiment insurmontable, surtout dans un monde qui déborde de contradictions, de complexité et d’incertitudes. Nous pouvons donc avoir tendance à nous réfugier dans un « obscurantisme éclairé » qui n’est finalement qu’un simulacre des postures des Lumières – sans l’effort que cela requiert. L’obscurantisme éclairé sera donc systématiquement « critique, rebelle, indigné » comme un sans culotte de la Révolution Française, mais sans véritable confrontation à la complexité. Le rejet hyper critique de tout et de tout le monde est une manière de reconstituer une forme de certitude dans l’incertitude généralisée.

 

En tant que philosophe, vous devez vous réjouir de l’essor de la philosophie en entreprise ! Ou peut-être vous en inquiéter, s’il s’agit de la réduire à une dimension utilitariste… D’où vient cet engouement ?

La tâche de la philosophie est de poser les bonnes questions, de façon précise et de créer des concepts qui permettent de dire ce qui restait dans le non-dit. Sa tâche est aussi de « rechercher le sens dans tout ce qui est » (Heidegger). La philosophie est demandée en entreprise aujourd’hui parce que le monde actuel est brutalement confronté à la question du non-sens, c’est-à-dire du sentiment d’absurde, dans la vie en général, mais surtout dans la vie en entreprise. Il faut redonner du sens à l’entreprise est devenu l’un des poncifs de notre temps. Je crois que cette phrase ne veut strictement rien dire, mais elle est néanmoins le symptôme bien réel d’une angoisse.

Dans mes interventions de philosophie auprès de managers, tout mon travail consiste à démonter cette phrase, à montrer non seulement que l’entreprise ne porte pas et ne portera jamais de « sens » mais, qu’en plus, aucun être humain ne sera jamais capable de « donner du sens » à quoi que ce soit. C’est un fantasme pur et typiquement une question mal posée.

Concernant l’utilitarisme, par provocation, j’affirme toujours en début de séance que tout ce que je dirai ne servira strictement à rien et ne sera d’aucune utilité, que nous allons « perdre notre temps ». Mais je souligne aussi que toutes les activités de notre vie qui « portent un sens » sont justement, en général, des activités inutiles qui nous font perdre notre temps : tomber amoureux, faire des enfants, jouer, faire du vélo, rigoler avec des amis… Retrouver du sens (et non pas en redonner) dans l’entreprise consistera à réapprendre à perdre son temps et à faire des choses inutiles. Autant dire que ce n’est pas gagné…

 

Aux côtés de la pensée critique susceptible d’agir comme un gouvernail en contexte professionnel (et au-delà), une autre approche semble essentielle : celle de la pédagogie par l’expérience. Le programme Expérience Terrain de l’ESSEC a-t-il été développé dans cette perspective ?

Ce programme consiste à envoyer tous les étudiants de l’ESSEC pendant un mois sur le terrain à un poste d’exécutant, en industrie, dans la grande distribution, dans des fast-foods mais aussi dans des communautés Emmaüs, des camps de réfugiés, des centres d’accueil pour personnes handicapées mentales, etc. La conviction de ce programme créé en 2007, à l’initiative de Laurent Bibard avec Hugues Derycke et moi-même, est de mettre les étudiants en action, tant avec leur cerveau qu’avec leur corps, leurs émotions, leur histoire sociale, dans un contexte de diversité culturelle, sanitaire, économique. Nous ne préjugeons pas de ce qu’ils en apprendront, mais nous les aidons individuellement effectivement à tirer les leçons de leur expérience. Cette confrontation au réel oblige, pour le coup, à une authentique pensée critique qui commence par la critique de leurs propres préjugés, la prise de conscience de leur propre ignorance ou incompétence parfois. Ce qui est un pas énorme vers une forme de compétence et de responsabilité : savoir qu’on ne sait pas.

 

Concluons sur vos activités, protéiformes, et vos méthodes pédagogiques qui le sont tout autant ! Ainsi utilisez-vous, lors des ateliers de formation pour adultes que vous animez, la prestidigitation, la philosophie et certaines techniques cinématographiques. Pourquoi ces différents « médias » ?

Je suis baroque et protéiforme en effet…  J’avoue me trouver parfois moi-même un peu ridicule ! Etre à la fois philosophe, pédagogue de terrain, formateur, prestidigitateur, cinéaste, cycliste et leader d’un groupe de métal, ce n’est franchement pas très sérieux. Mais c’est comme ça : je suis curieux et ne m’interdis pas grand-chose dès lors qu’une découverte vaut d’être vécue.

Toutefois, je me suis rendu compte il y a quelques années qu’il y avait bien une colonne vertébrale commune à toutes mes activités. Que ce soit en philosophie, en magie, en cinéma, mon souci principal est de toucher à une forme de Vérité. Qu’il s’agisse de poser les questions qui dérangent en philosophie, de travailler paradoxalement sur la franchise et la sincérité scénique que suppose un spectacle de magie ou de réaliser en quelques heures un film, c’est toujours la même préoccupation : toucher le cœur de la vie. A chaque fois mon travail est de balayer les faux-semblants, les artifices, les scories, les bavardages pour révéler à nouveau ce qui fait le cœur, à la fois douloureux et joyeux, de l’humanité de l’homme.

Author: A propos de Yann Kerninon

Éclectique dans ses modes d’expression, Yann Kerninon est à la fois philosophe de terrain, essayiste, artiste (leader du groupe de métal parodique Cannibal Penguin, qu’il a fondé, et illusionniste), cinéaste (coréalisateur du long-métrage “Coup de Bordure [à Bitterfeld]” en 2010), cycliste. Ses influences : Dada, Deleuze, Heidegger, Nietzsche, le Punk, les penseurs libertaires… Auteur de plusieurs essais philosophiques, on lui doit notamment “Tentative d’assassinat du bourgeois qui est en moi” (Prix du Pamphlet 2009), “Moyens d’accès au monde – Manuel de survie pour les temps désertiques” (2005) et tout récemment, “Sauver le monde” (2019). Il est par ailleurs coordinateur pédagogique du programme Expérience Terrain de l’ESSEC, qu’il a initié sous l’impulsion de Laurent Bibard, avec Hugues Derycke.