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Neurosciences : « Nous apprenons grâce aux liens établis avec autrui »

Paroles d'Experts

22 décembre 2017

Interview d’Isabelle Simonetto
Nous perdons des neurones pratiquement dès la naissance. Cette affirmation, juste mais incomplète, nécessite d’être envisagée au regard des découvertes récentes en matière de neurosciences. Quelles surprises nous réserve le fonctionnement de notre cerveau et de notre mémoire ? Les nouveaux modes d’apprentissage, la considération accordée aux soft skills, font-ils écho à l’évolution de nos connaissances ?
Éléments de réponse avec Isabelle Simonetto, Docteur en Neurosciences, spécialiste de la mémoire.

 

Que nous disent les neurosciences du fonctionnement cérébral ?

Contrairement à ce que l’on croit, le cerveau est l’organe le moins stable du corps. Toute expérience le modifie structurellement. Il crée des réseaux neuronaux en situation d’apprentissage et recourt à ceux précédemment générés en situation de routine. Pour s’adapter à un environnement changeant, la part très faible d’inné chez l’être humain constitue un atout.

Pour autant, le cerveau ne doit pas être stimulé constamment. La découverte des ondes lentes au 21e siècle a permis de comprendre que, grâce à ces « ondes du repos et du sommeil », le cerveau peut capitaliser tout ce qu’il a acquis lors de ses périodes d’activité. Son bon fonctionnement passe par des temps de nouveauté, des temps d’intégration et des « temps de rien ».

 

Concrètement, comment le cerveau traite-t-il les informations qu’il reçoit ?

Du point de vue neurobiologique, les informations arrivant de l’extérieur sont transmises par nos cinq sens. Notre cerveau ressemble à une boîte noire dans laquelle il n’y a ni lumière ni couleur ni son. Lors d’une conversation, ce que nous disons se transforme en courant électrique ; notre cerveau lui donne du sens en procédant par associations d’idées, en reliant l’inconnu au connu.

L’être humain crée donc des connexions dans son cerveau. Et il perfectionne son « décodeur » grâce à un autre type de liens, ceux établis avec autrui ; c’est ainsi qu’il apprend. À cet égard et en matière d’empathie [1], le rôle des neurones miroirs est crucial : si deux amis sont ensemble et que l’un deux se met à pleurer, leurs cerveaux observés par imagerie fonctionnelle [2] révèlent l’activation des mêmes zones.

Un exemple illustre l’aspect stratégique du lien humain dans les apprentissages de tous ordres. Dans les orphelinats roumains découverts dans les années 1990, les bébés étaient restés dans leurs berceaux sans contact tactile ni affectif ; à l’âge de 8 ou 9 ans, ceux qui avaient survécu étaient devenus autistes psychotiques profonds.

 

Quelles sont les découvertes majeures en matière de fonctionnement cérébral ?

Pour moi, la neurogénèse est cruciale. Nous avons au niveau de l’hippocampe une « nurserie » qui fabrique des néo-neurones à tout âge ! La croyance selon laquelle il serait trop tard pour apprendre n’a aucun fondement neurobiologique.

À la fin du 20e siècle, les travaux du grand neurobiologiste Antonio Damasio ont par ailleurs démontré l’impossibilité de prendre une décision sans émotions. Lorsque nous devons nous positionner, le cortex préfrontal nous fait analyser rationnellement un grand nombre de paramètres pour identifier des solutions ; une boucle du cerveau va ensuite vers le système limbique [3] et nous décidons grâce à notre mémoire émotionnelle, en fonction de tout ce que nous avons mémorisé de situations antérieurement vécues. À l’inverse, des personnes souffrant de lésions entre le cortex préfrontal et le système limbique se révèlent incapables de décider.

 

Existe-t-il des critères permettant d’optimiser les capacités cérébrales ?

La mémorisation consciente ou volontaire repose effectivement sur sept piliers :

  • l’intérêt pour le contenu, qu’il soit direct ou indirect (obtenir de bonnes notes, être meilleur que son voisin) ;
  • l’entraînement ;

Un enfant habitué à apprendre régulièrement des poésies mémorise plus rapidement que ses parents. Lors des formations, les animateurs stimulent cette faculté via une série d’exercices.

  • une bonne santé physique et mentale ;

Les troubles du sommeil – entre autres – s‘accompagnent de troubles de la mémoire. À un degré moindre, chacun de nous a vécu la situation suivante : passionnés par un sujet que nous sommes habitués à mémoriser, nos capacités sont amoindries par une nuit blanche.

  • l’application de stratégies d’apprentissage adaptées au profil des apprenants ;

Les formateurs structurent les supports, favorisent les associations d’idées et ont recours à l’imagerie mentale car le cerveau appréhende plus facilement des éléments visuels qu’abstraits (blocs de texte…).

  • la compréhension ;
  • un état émotionnel propice, positif ou négatif ;

On oublie rarement ce que l’on a vécu dans des circonstances dramatiques.

  • l’attention et la concentration.

Ces paramètres constituent pour les formateurs des leviers d’identification des points forts et axes d’amélioration des apprenants, sur lesquels ils vont agir.

 

Les découvertes des neurosciences transforment-elles les méthodes d’apprentissage ?

Oui et non. Les outils digitaux ne transforment pas notre cerveau, qui n’a pas évolué depuis 32 000 ans ! De la même façon, les neurosciences ne modifient pas fondamentalement les méthodes d’apprentissage. Mais l’on peut désormais démontrer leur résonance sur nos facultés cognitives.

 

Les neurosciences révèlent le caractère unique de notre cerveau. Est-ce l’une des raisons de la montée en puissance des soft skills, facteurs de relations ?

Les réseaux de neurones de notre cerveau lui sont propres. Il est sélectif et interprétatif, puisqu’il « décode » des signaux électriques. Voilà pourquoi les perceptions de chacun sont différentes. Pour comprendre la même chose, nous devons être câblés de façon plus ou moins similaire.

À l’heure du développement des modes d’apprentissage ou de travail collaboratif, la rencontre des neurosciences et de l’intelligence émotionnelle s’avère décisive. D’une part, en comprenant comment notre cerveau est organisé, nous comprenons le fonctionnement de celui des autres. D’autre part, en percevant nos émotions et celles de nos pairs, en prenant conscience des relations interpersonnelles, nous sommes en mesure d’intégrer toutes ces singularités.

Si les neurosciences actent la défaite de Descartes, elles marquent la victoire des soft skills.

 

[1] Les neurones miroirs permettent l’apprentissage par mimétisme des nourrissons et des jeunes enfants.
[2] Outre l’imagerie fonctionnelle, la connectomique, via l’imagerie de diffusion, donne la possibilité d’observer les réseaux de communication entre les différentes aires cérébrales, quand l’optogénétique consiste à rendre certaines protéines lumino-sensibles (via des mutations génétiques) pour piloter les réseaux de neurones des souris. Le Big data impacte également considérablement l’exploitation des données.
[3] Le système limbique correspond à un groupe de structures de l’encéphale jouant un rôle très important dans le comportement et notamment dans diverses émotions ainsi que dans la formation de la mémoire.
A propos de Isabelle Simonetto

Author: A propos de Isabelle Simonetto

Docteur en Neurosciences, Isabelle Simonetto a créé Addhéo, société de conseil et formation spécialisée dans le fonctionnement du cerveau, ses erreurs et ses pathologies. Elle effectue à ce titre de nombreuses conférences et est experte A.P.M.

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