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L’orthographe, un bien commun à redécouvrir en s’amusant

Paroles d'Experts

17 décembre 2019

Vos souvenirs de dictées vous glacent le sang ? Le dernier livre que vous avez lu remonte à 1925 ? (Vous n’étiez pas né(e) mais peu importe !) À l’évidence, ni l’orthographe ni la langue française ne font battre votre cœur. D’autres, comme l’auteure Muriel Gilbert, domptent les mots pour mieux s’en délecter, partageant leur gourmandise avec le plus grand nombre. Alliée de choix dans une perspective professionnelle, l’orthographe se raconte et s’expérimente sous sa plume pleine d’humour. Rencontre.  

 

À l’auteure de plusieurs ouvrages célébrant l’orthographe et la langue française, également correctrice au Monde, on brûle de demander : d’où vient ce goût de l’écrit et des mots ?

Une part de mystère subsiste toujours mais j’ai été entourée de livres depuis l’enfance. Mes parents lisaient beaucoup, ma mère a été institutrice et je me souviens de les avoir vus très absorbés par leurs lectures. Cela semblait drôlement intéressant, drôlement important ! D’ailleurs, toute petite, je faisais semblant de savoir lire, lorsque mes parents recevaient des amis par exemple [1]. Apprendre à lire était une grosse ambition pour moi – être capable de lire moi-même.

Devenue adulte, j’ai fait l’analogie entre la langue – française, entre autres [2] – et la langue en tant qu’organe. Un ensemble de muscles mobiles et malléables, qui nous sert à nous exprimer et à échanger. La langue est indissociable de la communication, de la relation à l’autre. Elle permet de recourir à un vocabulaire extrêmement précis pour rester le plus fidèle possible à ce que l’on souhaite transmettre. Si le choix du vocabulaire est décisif à l’oral, l’orthographe s’avère déterminante à l’écrit pour rendre l’expression fluide et éviter toute confusion. Car certaines erreurs transforment totalement le sens d’une phrase.

 

Si l’orthographe et la syntaxe sont pour vous sources de jubilation, face à elles d’autres désespèrent… Comment expliquer les blocages d’un grand nombre de Français ?

La langue française est compliquée, reconnaissons-le. De nombreuses règles ne sont pas aussi logiques qu’on veut nous le faire croire quand on nous les enseigne : la langue s’est fabriquée au petit bonheur la chance, au hasard de l’Histoire. « Mouton » ou « sapin » nous viennent des Gaulois, les invasions romaines nous ont apporté d’autres mots, comme tous les échanges avec différents pays et les inventions, voire les déformations, de tout un chacun. On aboutit à un ensemble très complexe que personne ne maîtrise complètement. Tout le monde fait des fautes, y compris les correcteurs ! L’objectif est d’en faire le moins possible. Même si l’orthographe est un jeu compliqué, quel serait l’intérêt d’un jeu où l’on gagnerait tout le temps ? Cela ne vaudrait pas la peine d’y participer.

 

En parlant de faute d’orthographe, ne contribue-t-on pas à « dramatiser » ce qui constitue une simple erreur ? Sachant que celle-ci est indissociable de l’apprentissage…

Tout dépend de ce que l’on met derrière le mot faute mais effectivement, cela peut être vu quasiment comme un péché. Pour ma part, j’ai écrit un livre qui s’intitule Au bonheur des fautes, parce que je les aime ! Elles peuvent être rigolotes et permettent d’apprendre. Néanmoins, dans la vie courante, le sous-texte associé à ce terme s’avère pesant : quand je dois signaler une « faute » à un journaliste parce que je ne comprends pas ce qu’il a voulu dire, je parle de coquille ; cela passe beaucoup mieux. La faute devient ainsi faute de frappe, erreur que n’importe qui aurait pu faire. Le doigt de la personne a ripé.

 

Des lacunes orthographiques peuvent gravement nuire à la crédibilité professionnelle. Si l’on est dans ce cas, comment tenter de se réconcilier avec l’orthographe et la langue française ?

Tout ce qui fait plaisir est bon à prendre. Enfant, j’ai énormément appris en lisant Astérix grâce à la richesse de la langue de Goscinny. Le plus important pour une personne « bloquée » – parce qu’elle a eu peur de faire des fautes ou parce qu’elle s’est sentie stigmatisée, que cela ait été réel ou non – est de retrouver le plaisir. Quel qu’il soit et où qu’il soit. Le conseil habituel – « il faut lire » – n’est adapté que si vous en avez le goût. Dans le cas contraire, n’en faites rien car vous risquez de vous rendre encore plus ennemi(e) de l’écrit !

Il existe mille et une manières de s’ouvrir à la langue – en allant au théâtre voir François Morel jouer Raymond Devos, en lisant une BD, etc. L’envie peut naître d’en savoir davantage sur l’origine des termes. Découvrir, par exemple, pourquoi le mot grève est identique que l’on évoque une cessation d’activité liée à une revendication ou une étendue de terre sablonneuse, le long de la mer ou d’une grande rivière. La réponse se trouve du côté de la géographie parisienne : en place de Grève – en bord de Seine, à côté de l’emplacement actuel de l’Hôtel de Ville – se réunissaient plusieurs corps de métiers parisiens « pour attendre de l’ouvrage ».

Autre exemple : le jeu Mimetix, où l’on fait deviner des expressions françaises en les mimant. Quel que soit le rapport des participants à la langue, ils s’amusent comme des fous ! Cela rebranche les gens sur le plaisir des mots. S’il faut s’éloigner des livres de grammaire pour ne pas effrayer et redonner l’appétence, n’hésitons pas ! En parallèle, je conseillerais aux personnes n’ayant pas eu de blocage à l’égard de la langue d’ouvrir un dictionnaire et de s’y plonger. Chacun son chemin.

 

Vivre une expérience ludique, résoudre des énigmes, écouter une histoire, autant de perspectives stimulantes pour notre cerveau ! D’ailleurs, expliquons la construction de la négation de manière strictement grammaticale, puis en racontant l’histoire de l’arrivée du pas – pour que la négation soit bien claire.

La règle grammaticale que vous évoquez s’exprime comme suit : la négation d’une phrase simple se forme à partir de la particule ne après le sujet et d’un adverbe de négation après le verbe. D’accord. Mais pourquoi est-ce ainsi ?

Le latin nous a légué deux négations, non et ne. On disait Je ne mange ou Je n’entre, au lieu de Je ne mange pas ou Je n’entre pas. D’où d’innombrables méprises, la différence entre Entrez et N’entrez n’étant pas manifeste à l’oreille. Imaginez la scène :

« Toc toc.

– Je suis nue, n’entrez…

[L’interlocuteur ouvre la porte, ayant mal entendu].

–  Malotru, je vous ai dit « N’entrez » ! 

Pour résoudre ce problème, l’adverbe « pas » a été ajouté après le verbe quand la négation concerne un verbe de déplacement. Navancez pas signifie concrètement Navancez pas même dun pas.

L’être humain adore qu’on lui raconte des histoires. Trois dimensions se conjuguent : la dimension narrative, la dimension historique et le fait de rendre à l’autre un peu de son histoire. J’essaie d’œuvrer en ce sens à travers mes chroniques ou livres.

Nous sommes collectivement très attachés à notre langue, d’où la véhémence de certains débats autour de possibles réformes de l’orthographe. Il faut dire que la langue et l’orthographe nous appartiennent à tous ; nous en avons la copropriété. Dès lors, si l’Académie Française décide que l’on doit écrire nénufar et non nénuphar, certains se sentent dépossédés. D’où l’importance de rendre aux personnes leur langue et de leur permettre de se la réapproprier.  

Lorsque des auditeurs ou lecteurs me remercient de leur avoir redonné le goût du français alors qu’ils avaient vécu l’enfer à l’école, c’est une grande satisfaction. En apportant de petits éclairages, comme les boules à facettes d’une boîte de nuit, on fait « briller » la langue. C’est merveilleux.

 

Conseils méthodologiques : comment éviter les erreurs pénalisantes en matière d’orthographe, en contexte professionnel ?

Selon moi, mieux vaut éviter de « faire le malin ». Cette remarque est valable pour toutes les catégories professionnelles. En écrivant dans un article que Bordeaux a remporté sa 3e victoire consécutive sur Marseille (le choix des équipes relève du hasard !), on commet une erreur. Car l’adjectif consécutif ne peut être employé qu’au pluriel. Tout le monde ne connaît pas cette règle mais pourquoi ne pas opter pour la simplicité en évoquant une 3e victoire de suite ou d’affilée ?

Le fait d’écrire simplement – un sujet, un verbe, un complément, avec des mots que l’on utilise régulièrement – limite le risque de faire des erreurs tout en favorisant la clarté du message à transmettre. Inutile également de recourir à des formules ampoulées pour clore une lettre ou un mail. Cordialement ou Courtoisement, c’est très bien.

Par ailleurs, quand on doute d’une orthographe, le plus pertinent est de tourner sa phrase autrement. Les correcteurs orthographiques sont utiles, même s’il faut se garder d’accepter toutes leurs suggestions. Si vous avez des doutes sur un courrier important, n’hésitez pas à solliciter votre entourage. Et n’omettez pas de vous relire ! Il s’agit là d’une étape indispensable en vue de limiter les erreurs d’inattention et les fautes de frappe.

 

Concluons par un quiz. L’accord du participe passé des verbes de perception entre en scène…

C’est parti ! J’ai récemment ouvert un TedX avec cette question. Doit-on écrire :

  • La chanteuse que j’ai entendu applaudir ?
  • La chanteuse que j’ai entendue applaudir ?
  • L’un ou l’autre ?
Réponse en note [3].

Comme souvent, la « clé » n’est pas uniquement grammaticale. Elle a trait au sens de ce qui est exprimé. Les paris sont ouverts 😉

 

[1] Muriel Gilbert le raconte dans Au bonheur des fautes – Confessions d’une dompteuse de mots (La Librairie Vuibert, 2017).
[2] Muriel Gilbert a été traductrice de presse et d’édition, anglais-français.
[3] Dans ce cas de figure, l’accord du participe passé d’un verbe de perception dépend de « l’activité » du sujet du verbe à l’infinitif. Si celui-ci accomplit l’action (j’ai entendu la chanteuse qui applaudissait), le participe passé s’accorde en genre et en nombre. S’il n’accomplit pas l’action (j’ai entendu la chanteuse que la salle applaudissait), le participe passé reste invariable. Les deux propositions sont donc correctes mais décrivent des réalités différentes.
A propos de Muriel Gilbert

Author: A propos de Muriel Gilbert

Correctrice au journal Le Monde, Muriel Gilbert vient de publier “Encore plus de bonbons sur la langue – Le français n’a pas fini de vous surprendre !” à La Librairie Vuibert-RTL (2019). On lui doit également, chez le même éditeur : “Au bonheur des fautes – Confessions d’une dompteuse de mots” (2017) ; “Un bonbon sur la langue – On n’a jamais fini de découvrir le français” (2018) ; “Mère calme à peu agitée – Mon fils, l’amour, les baskets et les yaourts aux fraises” (2019). Ancienne chroniqueuse à Top Famille et France Inter, elle partage son goût des mots et de la langue française (les fameux “bonbons” !) dans des chroniques sur RTL. Curieuse de tout, elle aime les rouleaux de réglisse, la truffe des chiens et le vernis à ongles – entre autres !

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