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Le Bazar de la Charité : quand la fiction revisite les prémices du leadership au féminin

Décryptage

26 février 2020

Période de César oblige [1], chacun se remémore ses coups de cœur audiovisuels de 2019. De Parasite sur grand écran au glaçant Years and Years en passant par la 2e saison de Dark [2], l’intensité a souvent été au rendez-vous, n’est-ce pas ? À cet égard, la mini-série de TF1, Le Bazar de la Charité, a frappé fort ! Comment ce succès d’audience s’est emparé d’un drame historique pour le faire résonner dans les cœurs et les consciences du 21e siècle ? Retour aux prémices du leadership au féminin et décryptage d’une revanche sur l’Histoire, par la fiction.

 

Alerte SPOIL ! Vous découvrirez des éléments de l’intrigue du Bazar de la Charité en lisant cet article.

 

Des femmes qui se révèlent face à la tragédie, jusqu’à développer une forme de « leadership au féminin »

Basé sur un fait-divers dramatique, Le Bazar de la Charité [3] nous plonge dans l’existence de trois figures féminines de tempéraments et conditions différentes.

La première, Adrienne de Lenverpré, a choisi d’épouser son mari, un « puissant » qui vise la présidence du Sénat. La configuration est rare à l’époque, la plupart des femmes de la haute société suivant la volonté de leur famille. De leur union est née une petite fille, Camille, que son père va utiliser comme moyen de pression. Face à la violence extrême de cet homme, Adrienne se renseigne sur les modalités de divorce. Elle entretient par ailleurs une relation passionnée avec Hugues Chaville, journaliste au quotidien La Chouette. Ce fort caractère va lui permettre de révéler au fil des épisodes son « leadership au féminin », par amour de sa fille et pour sauver un innocent.

Rien de tel en apparence chez Alice de Jeansin, fille de notables promise au jeune et riche Julien de la Ferté. Si ce mariage arrangé ne semble pas perturber la jeune fille au début de la série, ladite union a vocation à sauver la famille de Jeansin de la ruine. Rescapée de l’incendie du Bazar grâce au courage d’un jeune anarchiste, Victor Minville, Alice fait pourtant preuve d’une audace extrême lorsque celui-ci est injustement accusé d’être l’auteur de l’incendie, risquant l’échafaud. Les capacités décisionnelles exceptionnelles de la jeune fille se manifestent alors.

Quant à Rose Rivière, très proche d’Alice et domestique de la famille de Jeansin, elle est mariée à Jean, le cocher. Tous deux souhaitent « sortir de leur condition » en partant aux États-Unis monter leur propre affaire. Gravement brûlée durant l’incendie, Rose va endosser l’identité d’Odette de la Trémoille, une amie d’Alice morte au Bazar, maman d’un petit garçon. D’abord contrainte de le faire par la grand-mère de l’enfant qui refuse de voir son gendre hériter de sa fortune (un homme instable qui se désintéresse de son fils), Rose se résout ensuite à jouer ce rôle, persuadée que son mari la rejettera en raison de sa défiguration. Dès lors, elle va mener plusieurs combats : récupération physique ; liens affectifs tissés avec le petit garçon ; relation « de confiance » établie avec la grand-mère de l’enfant. Mais le plus important est celui de la reconquête, lente et douloureuse, de sa propre estime de soi.

Le cadre est posé. Souffle romanesque garanti !

 

Le 4 mai 1897, le Bazar de la Charité est totalement détruit par les flammes

Réunissant une vingtaine d’œuvres de charité, le Bazar existe depuis 1885 et l’événement a généralement lieu dans l’hôtel particulier de l’un de ses membres. En cette année 1897, il se déroule pour la première fois rue Jean Goujon, dans le 8e arrondissement de Paris ; un édifice est construit spécialement pour l’occasion sur  un terrain mis à disposition. Le lieu de plus de 1 000 m2 est en bois, avec une toiture en verre recouverte d’un long vélum. À l’intérieur, un immense décor en carton-pâte reconstitue une rue du Paris médiéval. Les fausses échoppes et auberges sont surmontées de tentures et de draperies. Un cinématographe des frères Lumière a également été installé sous un appentis en planches,

Il faut dire qu’au cœur de la Belle Époque, la charité est tendance ! Les événements dédiés sont relayés dans les journaux et toute la bonne société s’y presse. C’est le cas le 4 mai 1897, en présence notamment de la duchesse d’Alençon, sœur de l’impératrice Elisabeth d’Autriche.

Aux alentours de 16h, le projectionniste demande à son assistant de remplir une lampe à éther pour pouvoir changer une bobine. Celui-ci craque une allumette… et le Bazar de la Charité s’embrase ! 14 minutes plus tard, il n’en reste plus rien. 14 minutes de cris d’épouvante et de tentatives de fuites désespérées. 14 minutes où les femmes engoncées dans leurs lourdes robes à festons et dentelles ont été brûlées vives.

L’incendie fait 131 victimes, dont 7 hommes. 6 victimes n’ont jamais été identifiées. Le 14 mai 1897, l’Écho de Paris titre à la Une : Qu’ont fait les hommes ? Plusieurs articles évoquent leurs cannes retrouvées sur le terrain dévasté : « [Sur ces cannes] adhèrent, par du sang coagulé, des cheveux, de longs cheveux de femmes ». Les témoignages des rescapées attestent des coups de canne que certains hommes donnaient pour se frayer un chemin.

 

En se battant pour survivre, les femmes découvrent un désir enfoui : celui de vivre sans être soumises à autrui

Considéré comme « un chef-d’œuvre de l’art législatif libéral », le Code civil de 1804 a pourtant créé une « enclave de droit inégalitaire » pour les femmes mariées, les aliénant au pouvoir de décision de leur époux. Il s’agit là d’une réaction patriarcale de la société de l’époque face aux droits (brièvement) acquis par les femmes durant la Révolution Française.

Cependant, dès cette période, un mouvement d’émancipation est à l’œuvre, porté par des voix charismatiques telles que celles d’Olympe de Gouges, Claire Demar (ouvrages Appel d’une femme au peuple sur l’affranchissement de la femme et Ma loi d’avenir), Eugénie Niboyet (journal La voix des femmes), Hubertine Auclert (suffragette) ou Marguerite Durant (journal La Fronde). En parallèle, George Sand traduit ce combat en littérature.

Retour à la série. Si cette prise de conscience et la volonté d’être actrices de l’Histoire et de leur propre vie s’y manifeste, peut-on pour autant parler de leadership au féminin ?

Certes, Adrienne, Alice et Rose ne font au départ que réagir à des situations dramatiques que le sort, ou un mari violent et manipulateur, leur imposent. Certes, elles se battent par amour, ce que d’autres femmes de toutes époques ont fait. Mais elles ne se contentent pas de lutter seules ! Elles mobilisent au contraire d’autres énergies autour d’elles.

L’exemple le plus saisissant est celui d’Adrienne, d’abord aidée par son amant journaliste avant que celui-ci ne soit massacré par son mari. Elle noue alors une « alliance » implicite avec le directeur de la Sûreté générale, Hennion [4], un homme courageux et intègre. Leurs efforts conjugués, leurs prises de risque aboutiront, malgré l’arrestation d’Hennion, à la chute de Marc-Antoine de Lenverpré, meurtrier et traître à la patrie.

Quant à Alice et Rose, chacune met en œuvre une composante du leadership au féminin. En partageant publiquement ce qu’elle sait de l’origine du feu ayant dévasté le Bazar de la Charité, la première s’appuie sur la puissance de l’opinion publique pour faire avancer son « projet » – en l’occurrence, pour disculper celui qui l’a sauvée. De son côté, Rose choisit la stratégie la plus efficace pour permettre à son « équipe » d’atteindre ses objectifs. À savoir : vivre avec son mari, mettre au monde leur enfant et donner tout l’amour nécessaire au fils d’Odette de Trémoille, dont elle est devenue la maman de substitution.

En ce sens, les trois héroïnes de la série deviennent managers avant l’heure !

 

Une relecture résolument engagée de ce drame historique et une invitation à exercer plus fortement notre leadership au féminin

Derrière Le Bazar de la Charité se cachent trois femmes et un homme. Pour Catherine Ramberg (créatrice du Bazar de la Charité et coscénariste), Karine Spreuzkouski (coscénariste), Iris Bucher (productrice) et Alexandre Laurent (réalisateur), l’objectif était de donner un écho puissant à un fait-divers datant de 1897 ainsi qu’aux bouleversements qu’il provoque dans la vie des trois figures féminines. Un traitement « moderne » des personnages a donc été choisi.

« L’incendie fait irruption dans [la] vie [de ces femmes] et les transforme de fond en comble, explique Catherine Ramberg. Elles sont toutes les trois très différentes mais ont ce point commun : ce sont des battantes. La catastrophe les révèle à elles-mêmes, [bien qu’elles soient] contraintes par les convenances sociales et les interdits de leur époque. »

La série mise sur l’universalité des sentiments humains, quelle que soit la période. Revendiquant le désir de voir les femmes d’aujourd’hui se reconnaître dans le destin des protagonistes d’hier, Catherine Ramberg interroge fondamentalement notre époque. D’autres éléments de la série résonnent d’ailleurs au regard de nos préoccupations actuelles – peur des attentats et manipulations politiques, entre autres.

 

Volontairement anachronique en termes de langage, Le Bazar de la Charité nous entraîne au cœur du combat de ses héroïnes pour une vie digne, sans servitude, nourrie de la « possibilité » de l’amour. Or, malgré l’émancipation et un leadership au féminin en plein essor, les destins s’écrivent encore différemment au 21e siècle, selon que l’on naisse homme ou femme [5]. L’égalité des droits reste à traduire dans les faits.

 

[1] La 45e cérémonie des César a lieu le 28 février 2020.
[2] Le film Parasite du cinéaste Bong Joon-ho, a obtenu l’Oscar 2020 du meilleur film ainsi que celui du meilleur réalisateur, du meilleur film international et du meilleur scénario. Parasite a également obtenu la Palme d’Or à Cannes en 2019.
La saison 2 de Dark est disponible sur Netflix et la saison 1 de Years and Years, sur myCanal.
[3] Le Bazar de la Charité est une production Quad Télévision – Iris Bucher, en coproduction avec TF1, en association avec Netflix. Avec le soutien de la Région IDF, en coproduction avec AT-Production RTBF. La série est disponible sur Netflix.
[4] Célestin Hennion est l’un des personnages réels de la série, bien que des éléments de son parcours personnel aient été inventés. Proche de Clémenceau, il a notamment créé les brigades mobiles de police judiciaire – les fameuses Brigades du Tigre. À ce titre, il est considéré comme le fondateur de la police judiciaire française.
[5] Différemment en raison : de la charge mentale qui pèse essentiellement sur les femmes ; des inégalités femme-homme en termes d’évolution professionnelle ou de salaire ; des violences conjugales et sexuelles dont elles sont les principales victimes, bien que des hommes les subissent également.
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Author: docendi

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